La réélection d’Alassane Ouattara en octobre 2025 pour un quatrième mandat consécutif a mis en lumière une dynamique inquiétante : en Côte d’Ivoire, la Constitution n’est plus un verrou, mais un outil. La question qui hante désormais les milieux politiques et les observateurs est celle-ci — le prochain président suivra-t-il le même chemin ?
Par notre envoyée spéciale à Abidjan — Juin 2026
Il avait promis de ne pas se représenter. Deux fois. En 2020 d’abord, puis à demi-mot avant 2025. C’est pourtant le 29 juillet 2025 qu’Alassane Ouattara a officiellement annoncé sa candidature pour un quatrième mandat, justifiant sa décision par l’« expérience » qu’il détient face aux « défis » du pays, ajoutant que « le devoir peut parfois transcender la parole donnée de bonne foi ».
À 83 ans, dont 14 passées à la tête de la Côte d’Ivoire, Ouattara a été réélu le 27 octobre 2025 avec 89,77 % des voix selon les résultats provisoires de la Commission électorale indépendante, dans un scrutin dont les candidatures des principaux opposants avaient été invalidées, parmi lesquelles celles de Laurent Gbagbo, Guillaume Soro, Tidjane Thiam et Charles Blé Goudé.
Le résultat ne surprend personne. Ce qui interpelle, en revanche, c’est la mécanique qui a permis d’y parvenir — et ce qu’elle présage pour l’avenir.
Un précédent gravé dans le marbre constitutionnel
Pour comprendre comment un homme peut légalement briguer un quatrième mandat sans modifier formellement la Constitution lors de sa dernière candidature, il faut remonter à 2016. Depuis son indépendance en 1960, la Côte d’Ivoire a connu trois Républiques, chacune fondée sur une nouvelle Constitution. La Troisième République est instaurée en 2016 avec une nouvelle Constitution qui introduit de nouvelles réformes institutionnelles, dont un Sénat et une vice-présidence.
C’est précisément ce texte fondateur qui a ouvert la boîte de Pandore. En 2020, l’adoption de cette nouvelle Constitution avait donné lieu à des interprétations divergentes, tant du camp présidentiel que de l’opposition, qui alertait sur la volonté de Ouattara de solliciter un nouveau bail. Le camp présidentiel a finalement imposé sa lecture : la nouvelle Constitution remettait les compteurs à zéro. Premier mandat sous la Troisième République en 2020, second en 2025 — peu importe les deux précédents.
Le Club des Juristes avait pourtant souligné que telle était l’intention des constituants de 2016 qui, après avoir demandé au Président Ouattara s’il souhaitait se représenter en 2020 — lequel avait répondu par la négative —, avaient entendu verrouiller la Constitution par une lecture combinée de ses articles 55 et 183. Le verrou a cédé. Et le précédent est désormais inscrit dans l’histoire constitutionnelle ivoirienne.
L’absence troublante d’un dauphin
La réélection du président sortant repousse à plus tard la question d’une passation de pouvoir au profit d’un dauphin politique de la nouvelle génération ou d’une alternance politique pacifique, véritable enjeu de la Côte d’Ivoire post-crise de 2010.
Car le problème de fond est là : le RHDP, le parti présidentiel, n’a jamais véritablement résolu la question de la succession. Né le 26 janvier 2019, le RHDP n’est pas le fruit d’un mouvement populaire ni d’un combat idéologique, mais d’une volonté politique : faire d’Alassane Ouattara le centre de gravité unique du pouvoir. La disparition brutale d’Amadou Gon Coulibaly en 2020 a mis à nu cette carence structurelle.
Cinq ans plus tard, les figures évoquées comme potentiels successeurs — Tiémoko Meyliet Koné, Beugré Mambé, Patrick Achi, Kandia Camara, Adama Bictogo ou Téné Birahima Ouattara — peinent à convaincre.
C’est précisément autour de ce dernier nom que les spéculations s’intensifient depuis plusieurs semaines. Frère cadet du président et ministre de la Défense, Téné Birahima Ouattara figure parmi les priorités du casting gouvernemental qu’Alassane Ouattara affine depuis sa réélection d’octobre 2025. À ce stade, aucune annonce officielle n’a été faite par le RHDP concernant son candidat pour l’élection présidentielle de 2030. Mais les débats autour de la succession d’Alassane Ouattara continuent d’animer la scène politique ivoirienne, tant les enjeux de continuité, de stabilité et de recomposition du pouvoir apparaissent déterminants pour l’avenir du pays.
Le scénario redouté : un nouveau « compteur remis à zéro »
Voilà où réside le vrai danger que pointent politologues et défenseurs des droits civiques. Quel que soit le successeur désigné, il héritera d’un système institutionnel façonné sur mesure pour contourner les limitations de mandats. Et la tentation pourrait être grande, le moment venu, de recourir aux mêmes recettes.
Le mécanisme est désormais rodé : on adopte une nouvelle Constitution — ou on en modifie substantiellement une — ce qui remet théoriquement le compteur à zéro. On bénéficie ensuite d’institutions verrouillées, d’une opposition affaiblie ou évincée, et d’une majorité parlementaire écrasante pour valider le tout. En 2020, Ouattara avait déjà invoqué une révision contestée de la Constitution pour justifier un troisième mandat, ce qui avait entraîné des boycotts et des violences ayant fait 85 morts.
Les observateurs régionaux avertissent que des exceptions répétées à la limitation des mandats pourraient affaiblir les normes institutionnelles, en particulier dans les pays qui ont connu des coups d’État ou des reculs démocratiques. L’avertissement vaut autant pour la Côte d’Ivoire que pour ses voisins sahéliens, qui ont, eux, choisi d’autres voies — moins légales, tout aussi durables.
Une démocratie de façade ?
La question n’est pas anodine dans un continent où les alternances pacifiques demeurent l’exception. Certes, la Côte d’Ivoire s’est dotée d’institutions formellement respectueuses de l’État de droit. Ouattara a promis de poursuivre le développement économique et de préparer une nouvelle génération de dirigeants. Mais aucun successeur clair ne se dessine, et les divisions au sein du parti au pouvoir laissent planer des incertitudes sur l’après-Ouattara.
Ce vide est précisément ce qui rend le scénario d’une nouvelle manipulation constitutionnelle crédible. Un successeur fragile, sans base populaire propre, confronté à une opposition qui cherchera à se reconstituer en 2030, pourrait être tenté de recourir à des artifices similaires pour se maintenir au pouvoir au-delà de deux mandats.
À moins que la société civile ivoirienne, les partenaires internationaux et — soyons optimistes — le RHDP lui-même ne décident que le précédent Ouattara doit rester une exception et non devenir une règle. L’histoire africaine regorge de ces promesses. Elle regorge aussi de leur non-respect.
La prochaine présidentielle ivoirienne est prévue en octobre 2030. D’ici là, tout reste à écrire — y compris, peut-être, la Constitution.