Côte d’Ivoire face au délestage : comprendre la crise pour mieux la résoudre

Alors que le pays ambitionne de devenir un hub énergétique régional, les coupures d’électricité paralysent son tissu économique. Entre déficit structurel de production, réseau vieillissant et explosion de la demande urbaine, l’heure est au diagnostic sévère.

Depuis le début de l’année 2025, les délestages frappent Abidjan et les grandes villes de l’intérieur avec une régularité alarmante : deux à huit heures de coupure par jour dans certains quartiers, des nuits sans lumière pour des entreprises qui n’ont pas les moyens de s’équiper en groupes électrogènes. Le phénomène n’est pas nouveau, mais son intensité et sa persistance témoignent d’une crise systémique que les autorités peinent à endiguer.

La Côte d’Ivoire produit pourtant de l’électricité et en exporte même vers ses voisins — le Ghana, le Burkina Faso, le Mali, le Togo, le Bénin. Mais ce paradoxe apparent dissimule des fractures profondes : une capacité installée théorique de 2 200 MW se heurte à une disponibilité réelle souvent inférieure à 1 600 MW, tandis que la pointe de la demande nationale frôle désormais les 1 900 MW aux heures de pic.

Le graphique révèle une tendance de ciseau inexorable : la demande croît au rythme de l’urbanisation (+ 6,8 % par an en moyenne depuis 2015), pendant que la capacité disponible stagne, voire recule lors des années de sécheresse sévère frappant les barrages hydroélectriques d’Ayamé, de Kossou et de Taabo.

« Le délestage coûte à l’économie ivoirienne environ 2 % de PIB par an en pertes de productivité industrielle. C’est l’équivalent de l’intégralité du budget de la santé. » — BNETD, rapport sectoriel 2024

Anatomie d’une crise multidimensionnelle

Les causes du délestage se superposent en strates. La première est thermique : la part du thermique (gaz naturel, fuel lourd) dans le mix énergétique ivoirien dépasse 65 %. Or l’approvisionnement en gaz est soumis à des tensions récurrentes — incidents sur le pipeline Ghana-Côte d’Ivoire, révision des contrats avec les champs offshore d’Espoir et Foxtrot — qui font basculer des centaines de mégawatts hors service du jour au lendemain.

La deuxième strate est hydraulique. Le régime des pluies irrégulier, amplifié par le changement climatique, réduit le remplissage des retenues. En 2023, le lac de Kossou n’atteignait que 58 % de sa capacité nominale en pleine saison sèche, contraignant la SOPIE à réduire la production de 120 MW sur le parc hydroélectrique national.

Le poids insupportable pour les entreprises

Pour les industriels, le délestage est une taxe invisible mais ravageuse. La Chambre de Commerce et d’Industrie de Côte d’Ivoire estime que les entreprises de la Zone Industrielle de Yopougon perdent en moyenne 18 jours de production par an à cause des coupures. Les PME, sans ressources pour se doter de capacités d’auto-production, sont les plus vulnérables.

Dans le secteur agroalimentaire — poumon exportateur du pays — les ruptures de chaîne du froid consécutives aux délestages ont entraîné des pertes estimées à 47 milliards de FCFA en 2024. Dans les zones résidentielles populaires, c’est la qualité de vie et l’activité commerciale nocturne qui s’effondrent.

Les solutions à l’étude : un agenda ambitieux

Face à l’urgence, le gouvernement ivoirien a annoncé un plan d’investissement de 2 800 milliards de FCFA sur 2024–2030, visant à porter la capacité installée à 4 000 MW. Plusieurs chantiers sont simultanément engagés, mais les délais de réalisation et les risques de financement restent des points de friction majeurs.

Mix énergétique : le virage solaire

Le potentiel solaire ivoirien — plus de 5,5 kWh/m²/jour en moyenne nationale — reste sous-exploité. Le parc solaire de Boundiali (37,5 MWc, mis en service en 2023) et les projets en cours à Korhogo et Ferké représentent une amorce, mais l’objectif de 10 % de renouvelables dans le mix d’ici 2030 paraît insuffisant au regard des ambitions affichées.

Des acteurs privés comme Scaling Solar (IFC/Banque mondiale) prospectent activement des sites pour des centrales de 100 à 200 MWc. Leur déploiement rapide bute sur les délais d’octroi des permis et la faiblesse des garanties d’achat offertes par l’État à des tarifs compétitifs.

Feuille de route : ce qui peut être fait, et quand

SolutionHorizonGain estiméVerrou principal
Centrales solaires Boundiali II, KorhogoCourt terme+ 250 MWFinancements en négociation
Révision contrats gaz offshoreCourt terme+ 150 MW disponiblesRenégociations complexes
Réhabilitation réseau transport HTMoyen terme–8 pts pertes en ligneBudget État limité
Centrale thermique Azito IV (220 MW)Moyen terme+ 220 MWLivraison repoussée à 2027
Barrage de Soubré extensionLong terme+ 275 MW hydroImpact environnemental, EIE
Réforme tarifaire CIELong termeSoutenabilité du secteurAcceptabilité sociale

La gouvernance, nœud gordien de la crise

Au fond, la résolution de la crise énergétique ivoirienne est autant une question de gouvernance que de mégawatts. La multiplicité des acteurs institutionnels — Ministère des Mines et de l’Énergie, ANARE-CI, SOPIE, CIE, PETROCI — génère des lenteurs décisionnelles et des enchevêtrements de compétences qui pèsent sur l’exécution des projets.

La révision du contrat de concession de la CIE, attendue depuis 2020 et toujours en discussion, cristallise les tensions. L’opérateur historique réclame une hausse tarifaire et une clarification de ses obligations d’investissement. L’État hésite, conscient que l’électricité reste un sujet politique sensible dans un contexte de cherté de la vie.

La Côte d’Ivoire dispose des atouts pour sortir de cette impasse — ressources gazières offshore, ensoleillement exceptionnel, expertise acquise et partenaires financiers disponibles. Ce qui lui manque, c’est une volonté de réforme soutenue et une coordination entre acteurs publics et privés. L’heure n’est plus aux plans quinquennaux sans lendemain, mais à une exécution rigoureuse et à un signal prix clair envoyé aux investisseurs. Le délestage est résoluble. La question est celle du courage politique.

Méthodologie : Les données de production et de demande sont issues des rapports annuels de l’ANARE-CI (Autorité Nationale de Régulation du secteur de l’Électricité) et de la CIE. Les estimations de pertes économiques proviennent d’une compilation des publications du BNETD et de la CCI-CI (2024). Les projections d’investissement sont celles du Ministère des Mines et de l’Énergie (Plan national énergie 2024–2030).

Massa Solo BAMBA:

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