Côte d’Ivoire : radiographie des finances de l’Éducation nationale

Enquête · Éducation · Côte d’Ivoire

Avec 1 440 milliards de francs CFA mobilisés pour 2025, l’État ivoirien en fait le premier budget sectoriel du pays. Mais derrière les chiffres en hausse se cachent des défis structurels persistants.

Depuis l’indépendance en 1960, la Côte d’Ivoire a érigé l’éducation en priorité nationale. Aujourd’hui, cette conviction se traduit par un budget en hausse constante — mais aussi par de profondes questions sur l’efficacité de la dépense publique face à une démographie galopante et des inégalités persistantes.

Budget MENA 20251 440milliards FCFA

Hausse 2024→2025+16,5%en un an

Taux de scolarisation primaire (TBS) 110,7 % année 2023–2024

Une enveloppe en progression constante

Le budget du ministère de l’Éducation nationale et de l’Alphabétisation (MENA) a connu une hausse spectaculaire sur la dernière décennie. En 2025, il s’établit à 1 439,6 milliards de francs CFA, contre 1 236,1 milliards en 2024, soit une progression de plus de 16 %. Cette tendance reflète la volonté politique du gouvernement Ouattara de faire de l’éducation l’un des piliers de la transformation économique du pays.

Évolution du budget de l’Éducation nationale (2020–2025)

Sources : Assemblée nationale ivoirienne, MBPE — En milliards de FCFA

En valeur absolue, ces montants sont considérables pour une économie ouest-africaine. Le secteur de l’enseignement supérieur, lui, bénéficie d’un budget de 328,5 milliards en 2025, en hausse de 16 % également. Au total, l’ensemble du secteur éducation–formation–recherche capte une part significative du budget de l’État, estimée à environ 15 % des dépenses publiques totales.

« La masse salariale absorbe à elle seule plus des trois quarts du budget du MENA, laissant peu de marges pour l’investissement pédagogique. »

La structure de la dépense : le poids du personnel

L’analyse par nature de dépense révèle une concentration très forte sur le poste personnel. En 2024, sur 1 236 milliards de francs CFA, pas moins de 976 milliards étaient affectés aux salaires, soit près de 79 % de l’enveloppe totale. Les biens et services ne représentaient que 27 milliards, les transferts 142 milliards, et les investissements 88 milliards — soit à peine 7 % du budget.

Cette structure de dépense s’explique en partie par les engagements pris en matière de recrutement massif d’enseignants pour faire face à l’explosion des effectifs scolaires. Elle pose néanmoins un défi structurel : la faiblesse de la dépense d’investissement limite les capacités de construction de salles de classe, d’équipement pédagogique et de formation continue des maîtres.

La répartition par cycle : le primaire domine

Au sein du budget du MENA, la ventilation par cycle d’enseignement fait apparaître une logique de subsidiarité : l’enseignement préscolaire et primaire capte la part du lion avec 671 milliards de francs CFA en 2024, soit 54 % du total. L’enseignement secondaire général bénéficie de 472 milliards (38 %). L’administration générale consomme 70 milliards, tandis que l’alphabétisation, parent pauvre du système, ne dispose que de 655 millions de francs CFA.

Des indicateurs en progrès, des défis persistants

Sur le plan des résultats, les indicateurs montrent des progrès réels. Le taux brut de scolarisation dans le primaire a bondi de 99,9 % en 2016–2017 à 110,7 % en 2023–2024 — un taux supérieur à 100 % signifiant que des élèves plus âgés que la norme sont scolarisés. Le taux d’achèvement du primaire est passé de 75 % à 85,2 % sur la même période. Le nombre d’écoles primaires a progressé de 16 324 à 19 898, soit 3 574 établissements supplémentaires en sept ans.

En revanche, des fragilités demeurent. Dans le secondaire, le taux brut de scolarisation révèle un écart de genre notable — 52 % pour les filles contre 58 % pour les garçons. Le taux d’achèvement du premier cycle secondaire reste modeste (55,5 % pour les filles, 60,2 % pour les garçons selon l’UNESCO). Et dans les zones rurales — où se concentrent 60 % des écoles primaires — le ratio peut grimper jusqu’à 47 élèves par salle de classe en milieu urbain, dépassant la norme nationale fixée à 45.

« Avec un indice de capital humain estimé à 4,8 années de scolarité corrigées de l’apprentissage effectif, la Côte d’Ivoire est encore loin de son potentiel. »

Enseignement supérieur : un sous-secteur en rattrapage

L’enseignement supérieur connaît lui aussi une dynamique positive. Son budget passe de 283 milliards en 2024 à 328 milliards en 2025, soutenant des réformes structurelles importantes : ouverture de l’université de Bondoukou en 2023, recrutement de 700 enseignants-chercheurs, mise en place d’une bibliothèque numérique forte de 96 000 ouvrages. L’ambition affichée est d’atteindre 1 % du PIB consacré à la recherche et à l’innovation, conformément aux recommandations de l’Union africaine.

Reste que le taux global de réalisation des indicateurs de performance du sous-secteur s’établit à 68,3 %, en hausse de 5,4 points mais encore loin de l’objectif. L’insertion professionnelle des diplômés de la formation technique et professionnelle, à 34 %, est jugée insuffisante ; le gouvernement vise 80 % à l’horizon 2030.

Analyse : des ressources croissantes, une efficacité à consolider

En définitive, le système éducatif ivoirien présente un visage contrasté. D’un côté, une réelle volonté politique se traduit par des budgets en hausse régulière, des infrastructures nouvelles et des gains mesurables en termes d’accès à l’école. De l’autre, des questions profondes subsistent sur la qualité des apprentissages — illustrée par un score global en mathématiques et français de 50 sur 100 au cours élémentaire — et sur l’équité d’un système encore marqué par des inégalités géographiques et de genre.

La prochaine décennie sera décisive : avec une population jeune en forte croissance, la Côte d’Ivoire devra non seulement maintenir le rythme des investissements budgétaires, mais surtout améliorer l’efficience de chaque franc CFA dépensé — en rééquilibrant la structure de dépense vers l’investissement pédagogique, en renforçant la formation des enseignants et en réduisant les disparités entre zones urbaines et rurales.

Sources : Assemblée nationale de Côte d’Ivoire (CAEF), Ministère du Budget et du Portefeuille de l’État, DESPS-MENA, UNESCO Institut de statistique, Banque mondiale, Agence Ecofin, abidjan.net

Massa Solo BAMBA:

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