Deux points de vue contradictoires risquent fort de ressortir des débats entre experts, universitaires ou hommes et femmes d’affaires sur l’état des économies d’Afrique subsaharienne.
En dépit de la crise économique mondiale, le PIB de la région s’est accru rapidement, de près de 5 % par an en moyenne depuis 2000, et cette croissance devrait s’accélérer au cours des années à venir. Beaucoup de pays et pas seulement ceux riches en ressources ont participé à cet essor : vingt États d’Afrique subsaharienne non producteurs de pétrole ont affiché des taux de croissance annuelle moyens du PIB de 4 % ou plus entre 1998 et 2008. Entre-temps, la région a commencé à attirer des sommes importantes de capitaux privés : ces apports, qui atteignent 50 milliards de dollars par année, dépassent désormais les flux d’aide extérieure.
En même temps, la pauvreté diminue. Depuis 1996, le taux moyen de pauvreté des pays d’Afrique subsaharienne a diminué d’environ un point de pourcentage par année et, entre 2005 et 2008, la proportion des habitants de la région vivant avec moins de 1,25 dollar par jour a fléchi, passant de 52 à 48 %. Si les pays stables de la région maintiennent les taux de croissance qu’ils ont connus au cours de la dernière décennie, ils atteindront pour la plupart en 2025 un revenu national brut par habitant de 1 000 dollars, et accéderont donc, selon la définition de la Banque mondiale, au rang des « pays à revenu intermédiaire ».
La région a par ailleurs fait d’énormes progrès en matière d’éducation et de soins de santé. Entre 2000 et 2008, le niveau de scolarisation secondaire a augmenté de près de 50 %. Par ailleurs, l’espérance de vie des populations a augmenté d’environ 10 % au cours de la dernière décennie.
D’autres se montrent par contre plus pessimistes. Ils doutent de la durabilité de la croissance économique de l’Afrique, et insistent sur la persistance déprimante de ses difficultés économiques. Ils peuvent eux aussi, pour justifier leur point de vue, invoquer des arguments irréfutables. D’abord, la croissance récente observée en Afrique a été liée pour une bonne part à la hausse des cours des produits de base, ces derniers représentant par ailleurs une part écrasante des exportations africaines, situation qui n’est jamais propice à la stabilité. Les pessimistes soutiennent en fait que l’Afrique est en train de surfer sur la vague des produits de base, mais que les conditions favorables dont elle jouit actuellement ne sauraient durer éternellement, et que la région n’a toujours pas procédé aux changements économiques fondamentaux qui lui permettraient de faire face à un ralentissement économique. À titre d’exemple, le secteur manufacturier en Afrique subsaharienne ne compte aujourd’hui que pour la même petite fraction du PIB global qu’au cours des années 1970. De plus, malgré un recul global de la pauvreté, certains pays à croissance démographique rapide comme le Burkina Faso, le Mozambique et la Tanzanie peinent toujours à réduire leurs taux de pauvreté.
Par ailleurs, même si la plupart des guerres civiles ont aujourd’hui pris fin, l’instabilité politique reste généralisée : au cours de l’année écoulée, la Guinée-Bissau et le Mali ont connu des coups d’État, la violence a repris dans la partie orientale de la République démocratique du Congo (RDC), et des combats ont éclaté à la frontière entre le Sud Soudan et le Soudan. À l’heure actuelle, le tiers environ des pays d’Afrique subsaharienne sont en proie à des conflits violents.
D’autres problèmes d’apparence plus banale ont également de lourdes conséquences. Une bonne part des pays africains sont aux prises avec une corruption endémique, et leurs infrastructures sont dans la plupart des cas en piètre état. Les autorités publiques peinent dans beaucoup de cas à fournir les services de base : les enseignants des écoles primaires publiques de Tanzanie sont absents 23 % du temps, et les médecins employés par l’État au Sénégal ne passent en moyenne que 39 minutes par jour à voir des patients. De tels problèmes ne feront que s’aggraver à mesure que les populations africaines exploseront.
Enfin, les pays africains, en particulier ceux qui sont riches en ressources deviennent souvent les victimes de ce que l’économiste Daron Acemoglu et le politologue James Robinson ont appelé les « institutions extractives », organisations dont les politiques et les pratiques visent à accaparer la richesse et les ressources d’une société pour le compte d’une élite restreinte, mais politiquement puissante. Ce phénomène se traduit en particulier par des inégalités stupéfiantes dont les effets sont souvent masqués par des statistiques de croissance positives.
Que faire face à de telles contradictions ? Ces deux points de vue paraissent d’emblée irréconciliables. Il s’avère, cependant, que les deux sont valides, où qu’ils reflètent tout au moins une réalité plus complexe qui les transcende.
Mamadou Ben
SoonniNews, le journal panafricain de l’intelligence économique et politique africaine🌍