En Côte d’Ivoire, le débat politique à la faveur de la promulgation d’une loi électorale modifiant les critères d’accès au droit de vote et à l’éligibilité à la présidence de la République a inclus la question de l’identité nationale.
L’identité nationale
La notion a fonctionné comme un piège idéologique redoutable. Elle est immédiatement venue occuper une place centrale dans le débat politique ivoirien, où elle est devenue un opérateur de désagrégation de la société dans un processus conflictuel de plus en plus violent. Elle a ainsi contribué à la radicalisation des conflits qui a mené au déclenchement d’un coup d’État en 1999, puis de la guerre en 2002.
Après l’accord de paix encore fragile conclu en 2007 entre les deux parties, les points qui demeurent irrésolus dérivent directement de la mise en application de l’idéologie de « l’identité nationale », et notamment ce qu’on désigne localement comme « processus d’identification ». Il s’agit de vérifier dans toute la population qui peut légitimement relever de la nationalité ivoirienne, et qui n’en ressortit pas : une tâche impossible et qui s’avère une source infinie de conflits, de frustrations et d’humiliations individuelles et collectives.
L’ivoirité : ses enjeux électoraux, idéologiques et politiques
À travers la question de l’ivoirité, c’est-à-dire l’idée que l’État puise sa légitimité dans l’autochtonie du peuple ivoirien, la production d’une idéologie de l’identité nationale se présente comme un phénomène entièrement nouveau en Côte d’Ivoire en 1994.
Enjeux électoraux
En décembre 1994, après la mort d’HOUPHOUËT BOIGNY, le nouveau code électoral fit l’effet d’un formidable coup de théâtre en raison de deux dispositions : il retirait le droit de vote aux étrangers ressortissants des pays voisins et spécifiait, comme condition pour être candidat à l’élection présidentielle, qu’il fallait être « né ivoirien », de père et de mère eux-mêmes « nés ivoiriens ». Il opérait ainsi un brusque retournement de situation et atteignait simultanément plusieurs objectifs. De plus, le nouveau texte de loi permettait à l’héritier d’Houphouët Boigny d’apparaître comme le défenseur d’une « identité nationale » autochtone contre une menace représentée par les étrangers. Enfin, le thème de L’IVOIRITÉ, qui n’avait jamais été évoqué auparavant, a permis d’évacuer du devant de la scène toute autre question, les débats étant désormais centrés sur les questions identitaires et les déchirements qu’elles n’ont pas manqués de susciter, dont la violence est allée croissante.
Si les conséquences de ces opérations électorales ont été grandes ampleurs, c’est que la question de L’IVOIRITÉ n’est pas seulement un gadget idéologique, produit par hasard lors d’une compétition électorale où tous les coups semblent permis. Elle marque un changement radical dans la conception même de la légitimité de l’État et de son enracinement dans la société.
Enjeux idéologiques et politique
Du point de vue idéologique et politique, L’IVOIRITÉ des années 1990 est un tout autre phénomène que « l’ivoirisation » des années 1970. En dépit d’accès de la nationalité inscrite dans le droit du travail, la nationalité était demeurée en Côte d’Ivoire, une catégorie qui avait relativement peu de sens et d’importance. Jusqu’à la promulgation du Code électoral de 1994, les ressortissants des États de la CEDEAO avaient le droit de vote, et il n’était pas rare que le gouvernement compte parmi ses membres des ministres non Ivoiriens. L’installation des non-nationaux et leur participation au développement économique étaient libres avec une restriction pour l’accès aux emplois formels. En outre, l’accès au droit de vote n’était pas un enjeu crucial dans le cadre d’un régime de parti unique.
Avec » L’IVOIRITÉ » tout a changé brusquement, puisque cette notion intervenait précisément pour signifier que « l’autochtonie ivoirienne » devenait le socle de la légitimité politique. Il fallait désormais » être né ivoirien de père et de mère, eux-mêmes nés Ivoiriens » pour prétendre représenter le pays.
En conclusion, ce n’est pas la vague néolibérale des années 1980 qui a implanté un identitarisme d’État en lieu et place des idéaux du développement qu’elle détruisait. Mais elle a provoqué une disqualification de l’État, d’autant plus qu’inexorable que la situation économique n’a cessé de se dégrader. Elle a donc sapé le mode de légitimation de l’État, sans fournir en elle-même d’idéologie de remplacement sur laquelle les gouvernements pouvaient s’appuyer. Un État quel qu’il soit ne peut guère trouver matière à légitimer son autorité dans les principes du marché, supposés bénéfiques, d’autant moins quand ils sont imposés de l’extérieur.
Mamadou Ben
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